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L’interview de Maya Rochat

La page de couverture de notre magazine vous plait? Elle est l’oeuvre de Maya Rochat, artiste lausannoise très en vogue aux créations colorées et aux effets visuels texturés envoutants.

En référence à notre cahier spécial sur la Suisse, nous lui avons donné carte blanche pour cette « cover » qui ne laisse certainement personne indifférent.

L’art de Maya Rochat fait partie de la scène artistique suisse et se voit de plus en plus à l’étranger, à la Tate Modern de Londres, à Paris, Berlin et Singapour. Dans sa récente actualité, Maya Rochat a été récompensée par le prix Mobilière 2019 avec CHF 30’000.- à la clé.

C’est dans le cadre du Festival du Film de Locarno que nous l’avons rencontrée alors qu’elle animait le « Locarno Garden la Mobiliare » au Château de Visconti. Une session de questions-réponses qui permet d’entrer dans son troublant univers artistique.

Parle-nous de ton enfance. Dessinais-tu déjà étant petite?
Lorsque j’étais enfant, je m’exprimais déjà de cette manière. J’habitais une maison esseulée dans la forêt où je dessinais souvent des femmes, des princesses ou des guerrières. Comme nous n’avions pas la télévision et peu de stimulation extérieure, il fallait être créatif.

Quel est ton parcours académique?
J’ai toujours su que mon métier aurait un côté créatif. L’école n’ayant jamais vraiment été mon truc, on m’a souvent dit que je n’étais pas capable d’étudier à haut niveau. Là j’ai compris qu’il ne fallait pas écouter les adultes, et qu’il fallait que je me « mette les piles ». J’ai travaillé jusqu’à recevoir différents prix de mérite et j’ai pu faire un parcours académique finalement assez linéaire, même si à la base je n’étais pas du tout destinée à suivre de grandes études.

Du dessin, tu es passée à la photographie et maintenant à la peinture. Comment as-tu enchainé tout cela?
Ce qui m’intéresse c’est faire des images, et pour cela, toutes les techniques sont admises. Concrètement, le moment où j’ai compris que je voulais faire de la photographie, c’était lorsque je suis entrée à l’ECAL. Avec la photographie, j’ai découvert que je pouvais dessiner avec la lumière, et beaucoup plus rapidement. C’était un déclic absolu de me dire que ce que je pouvais faire par le dessin en dix heures, je pouvais le faire en deux minutes via l’appareil photo. La peinture et l’installation m’ont permis d’interconnecter mes différents champs d’expressions, comme maintenant avec la performance et la vidéo.

©Nicolas Polli

Quels sont les traits de ta personnalité qui ressortent dans ton travail?
La douceur et l’ambition. Durant une période, mon travail était assez dur, chargé d’émotions, poétique, mais un peu glauque. Je pense que je me suis adoucie en développant un langage visuel plus contemplatif. Aujourd’hui, mon art est plus positif et ouvert à un public plus large. L’ambition, car je souhaite proposer un art qui soit visible et qui touche de manière immédiate, sincère et profonde.

Tu utilises un rétroprojecteur pour partager ton travail avec le public. D’où vient cette volonté de partage?
Elle vient d’une idée empruntée à la photographie. Durant mes études, je faisais des développements en noir et blanc où l’image apparaissait progressivement dans le papier. C’est un moment vraiment magique. J’ai voulu que le public ait accès à ce processus. J’ai cherché des systèmes de diffusion et je suis tombée sur un rétroprojecteur. J’aimais bien le clin d’oeil à l’ennui de l’école, en contraste avec l’explosion de couleurs de la peinture projetée.

Que souhaites-tu transmettre à travers ton art?
À l’époque, j’étais assez frontale dans mon travail. Aujourd’hui, je privilégie de ne rien imposer aux gens et en les laissant venir à moi, avec leurs propres idées et émotions. Je crée une expérience multi-facettes. Peindre a pour moi un côté méditatif et je pense que cela se transmet durant les performances. Je propose des installations immersives destinées à une expérience contemplative, un peu d’air dans un monde de plus en plus sollicitant.

Tu as remporté le Prix Mobilière 2019. Que t’apporte-t-il?
Je me rends compte que cette récompense m’apporte une très belle visibilité. Avoir une structure puissante derrière moi, cela me permet de réaliser des projets d’ampleur, et c’est génial parce que mes images touchent un public de plus en plus nombreux. Pour moi, ce prix est une reconnaissance pour le travail que j’ai fourni sur les dix dernières années.

Quels sont tes projets futurs?
Je me réjouis de réaliser un nouveau livre, intitulé « Living in a Painting », d’après mon travail de performance avec Buvette et la série d’exposition avec la Mobilière. J’ai photographié et scanné les nombreux dessins réalisés durant les lives. Faire un livre c’est pour moi une manière de digérer une période de ma vie et d’en contempler les images. Au contraire d’une performance ou une exposition, où souvent tu rentres, tu sors et c’est terminé. Alors qu’un livre c’est lent et intime, tu peux le ramener chez toi et y revenir. Pour moi, les différents supports proposent des expériences complémentaires, c’est une manière de « ratisser large ».

Si tu n’avais pas été artiste, quel métier aurais-tu fait?
Je pense que mon métier aurait été lié à la forêt, la nature, la terre: sorcière, jardinière ou quelque chose comme ça.

Tu as réalisé la couverture de notre magazine. Comment t’y es-tu prise?
Sur la base de la thématique « Suisse » et d’un code couleur défini, j’ai choisi mes peintures, différents types de blancs et de rouges. J’ai ensuite créé différentes couches de peinture pour apporter un maximum d’énergie au visuel par un jeu de micro-macro, proximité ou distance? Photographie ou une peinture? Les images, je les cherche car je sais qu’elles se trouvent quelque part. C’est souvent la nuit qu’elles m’apparaissent, et j’essaie ensuite de les retranscrire. L’idée vient souvent progressivement. C’est quelque chose qui grandit de manière organique. Nature never hurries.

En tant qu’artiste, comment utilises-tu Internet et les réseaux sociaux pour te faire connaître?
J’ai compris rapidement que c’était important d’avoir cette vitrine. J’ai construit mon site quand j’avais 22 ans. C’était une sorte de journal intime animé, une manière de communiquer et de partager. C’est d’ailleurs grâce à mon site que j’ai été repérée par ma première galerie parisienne Lily Robert. Je suis un peu moins à l’aise avec les réseaux sociaux qui sont plus éphémères et visuellement contraignants. J’utilise surtout les réseaux sociaux pour communiquer sur des évènements dans la vie réelle.

À quoi ressemble l’une de tes journées?
Quand je suis en mode « atelier », je travaille plutôt la nuit, je me lève donc tard le matin. Je fais un peu d’administration l’après-midi et dès la fin de journée, alors que les sollicitations se calment, je démarre la phase créative. Music Maestro!

Quel est ton plat préféré?
Je suis plutôt branchée végétarienne. Je m’intéresse à la qualité de la nourriture et à sa production. J’aime beaucoup faire à manger, j’y trouve aussi un côté méditatif. Je prends le temps de cuisiner, en laissant les idées venir ou décanter. Mon kif c’est la pizza, je mets tout dessus! Sauf les carottes, elles n’ont rien à faire sur une pizza (rires) (scusa Italia).

Quel est ton style de musique?
Hip-hop, rap, électro, cumbia, j’écoute depuis longtemps. Ces temps, j’écoute pas mal de reggaeton et de la musique latino. J’adore évidemment Selena Quintanilla qui est une chanteuse porto-américaine qui m’a accompagnée en grandissant. New hot shit: Buvette – In Real Life / B O Y – Flexin On My Ex / Kate Tempest – Europe Is Lost.

D’ou vient ton inspiration?
Ce qui m’inspire c’est la beauté de notre planète. J’observe l’homme et la nature qui l’entoure. À travers mon travail, je crée des expériences visuelles et émotionnelles qui encouragent la perte de repères, le rêve et la créativité. Entre iconographie du big bang et monde aquatique, je plonge le spectateur dans un univers imaginaire multicolore et vaguement psychédélique. Les surfaces sont acides et plastifiées, et génèrent un sentiment ambigu entre séduction et répulsion. Je m’inspire de nos contradictions, de la beauté naïve de la vie et de la puissance des émotions positives. Je constate que nous avons tous tellement vu d’images d’horreur et de violence qu’on ne peut plus les intérioriser. Par notre voyeurisme compulsif, les médias nous ont épuisés émotionnellement, alors je cherche à montrer la dureté de la réalité tout en contournant les murs émotionnels que nous avons érigés.

Que penses-tu de la société dans laquelle on vit?
Ado, quand je pensais à 2020, je voyais des voitures volantes (rires). Arrivée à 2019, je constate qu’on conduit encore des boites de conserves à moteur à explosion et qu’on a tristement épuisé notre écosystème. Notre société a pour valeur principale l’individualisme matérialiste, AKA éloge au pouvoir-possession. Aujourd’hui dans le monde, il y a plein de belles actions et d’énergies qui se mettent en place pour aller à l’encontre de cette destruction et de cet auto-suicide. Je me demande aussi ce que je peux faire à mon échelle pour freiner le saccage ? Je réfléchis à produire avec des matériaux écologiques, et à questionner par mes installations, notre impact sur le monde #FRIDAYS FOR FUTURE ?!

Quelles sont tes destinations préférées et où aimerais-tu voyager?
Mon père vit au Pérou en Amérique latine, c’est un endroit que j’aime pour y retrouver ma famille. C’est une terre qui a une énergie folle. Je me fixe de ne faire qu’une à deux dates internationales par année et sinon je reste en Europe. Si je fais un voyage de longue durée, j’essaie de prendre le temps d’apprécier cette chance tout en assainissant ma manière de me déplacer.

Quels sont tes endroits préférés en Suisse?
J’adore la Vallée Versasca au Tessin où j’ai réalisé une résidence il y a deux ans au Photofestival Verzasca. La beauté de cette nature m’a touchée et m’a donné une énergie unique. L’eau y est tellement propre et puissante. Les roches sont comme des dessins géants. Un décor de film, littéralement, 007.

Trois mots pour qualifier la Suisse?
Belle, soignée et parfois un peu convenue. Mais l’ennui c’est sain aussi. Ma mère me répète qu’il faut que j’apprenne à m’ennuyer et que de l’ennui viennent beaucoup de choses positives.

Qu’est ce qui te fait vibrer dans la vie?
L’amour, aimer quelqu’un, l’amitié, la famille : c’est la base. Après, ce que j’adore, ce sont les représentations du monde organique, en art le maximalisme, l’architecture, dans la vie la musique et les gens, tout cela m’inspire beaucoup.

Quand tu sors avec tes amis, quels sont les endroits où l’on peut te trouver?
Je ne suis pas une bestiole d’habitude, mais quand je sors j’aime être à l’air libre. Je vais plutôt dans des bars et restaurants au bord du lac, dans un parc, un jardin, ou là où l’on trouve du bon son.

Est-ce que tu as quelqu’un que tu admires?
J’aime beaucoup le travail de Katarina Grosse, une artiste allemande de Berlin. Son art est « brut de décoffrage ». Elle peint des espaces entiers avec des pistolets à peinture. Son travail s’apparente au tag ou au graffiti, sauf à une autre échelle ; elle ruine toute la façade d’un musée par exemple. Je trouve ça super inspirant, c’est vraiment magnifique. On peut pénétrer dans son univers coloré, y’en a partout, c’est grandiose et c’est d’une poésie sans fin.

Nous sommes ici dans le cadre du festival du film de Locarno, est-ce que tu aimes le cinéma? Quel est ton film préféré?
Je suis fan de science-fiction, l’idée d’autres mondes possibles. Star Wars, Matrix, Blockbuster en général, j’adore les animations visuelles, les couleurs et l’action. J’ai un peu perdu le contact régulier avec le cinéma d’auteur, plus lent et parfois très glauque. Actuellement, je suis un peu trop sensible pour voir des films durs, les images et scénarios violents m’habitent et m’attristent. Actuellement, je préfère me concentrer sur des films qui procurent des sentiments positifs et habilitants. À locarno, j’ai vu O Fim do Mundo, le second film de Basil Da Cunha. C’est un très beau film sur la gentrification à Lisbonne, le film démontre la violence subie par cette population, sa résistance, sans l’imposer à ses spectateurs.

Si tu devais te décrire en trois mots?
Je pense que je suis quelqu’un d’empathique, de créatif et d’assez solitaire.

 

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