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Unorthodox : la saveur de la liberté

Unorthodox : la saveur de la liberté

Angèle

L’une des forces de Netflix, c’est sa volonté et sa capacité à promouvoir des films et séries dont les origines nous font sortir de nos habitudes.

La plateforme frappe une nouvelle fois juste en proposant une série en… yiddish. Unorthodox est un véritable coup de poing. Aux commandes de cette mini-série allemande : Anna Winger (écrivaine et scénariste angloaméricaine) et Alexa Karolinski (cinéaste germano-canadienne) en tant que scénaristes, et Maria Schrader (réalisatrice allemande) à la réalisation.

L’histoire débute dans le quartier de Williamsburg à New York. Esther Shapiro, dix-neuf ans, y vit dans la communauté juive ultra-orthodoxe Satmar. La communauté hassidique Satmar, originaire d’Hongrie, s’est développée dans ce quartier de New-York après la Shoah. Sa pratique de la religion juive est basée sur un respect extrêmement strict des préceptes de la Torah et du Talmud. Les membres de cette communauté vivent dans l’idée que la Shoah fut une conséquence divine due au fait que les Juifs en Europe s’étaient trop adaptés à la culture européenne. Les Juifs Satmar ont pour objectif de conserver les traits distinctifs de leur religion, et portent donc les habits traditionnels, refusent tout lien avec les nouvelles technologies et parlent le yiddish. Esther, surnommée Esty, y vit avec grand-mère et sa tante jusqu’à ce que cette dernière organise son mariage avec Yanky, un homme de la communauté qu’elle ne connaît pas. Passionnée de musique mais coincée dans son rôle de femme au foyer à qui on ne laisse aucun choix, Esty réalise qu’elle aspire à autre chose. Elle fuit à Berlin. Mais la communauté ne compte pas la laisser partir ainsi et envoie son mari et Moishe, un cousin, à sa recherche. Les scènes qui prennent place à Williamsburg sont inspirées du livre de Deborah Feldman, paru en 2012, qui raconte sa fuite de la communauté Satmar. Les scénaristes ont cependant pris la liberté d’inventer les scènes se déroulant à Berlin.

Le choix de Berlin est intelligent, car Esty est propulsée dans un monde à l’opposé de celui dans lequel elle gravitait. D’une communauté oppressante et fermée sur le monde, Esty passe à une ville cosmopolite et en ébullition. Là-bas, elle se lie d’amitié avec un groupe d’étudiants en musique provenant du monde entier. Ces derniers, occupés à profiter de la liberté que leur offre la capitale allemande, la traitent comme une autre : avec affection mais sans ménagement. La libération de la jeune femme se fait à travers plusieurs étapes symboliques. L’achat de nouveaux habits par exemple, qui laissent voir un peu de peau. Ou encore une morse dans un croissant contenant du jambon, qui, contrairement à ses attentes, ne l’écoeure pas. La symbolique est d’autant plus forte que cette libération progressive se fait pour elle en Allemagne, pays auquel son peuple est historiquement et tragiquement lié. Jusqu’alors coincée malgré elle dans un rôle entre la femme et l’enfant, Esty se révèle et s’épanouit.

Ce personnage tiraillé entre une force remarquable et une candeur involontaire est incarné avec une justesse désarmante par l’actrice israélienne Shira Haas. De par son jeu excellent, mené par ce visage aux expressions uniques, la jeune comédienne nous fait plonger dans les émotions d’Esty. Les acteurs incarnant les hommes de la communauté relèvent également le défi. Amit Rahav, dans le rôle de Yanky, le jeune mari d’Esther Shapiro, parvient à montrer une face naïve, presque touchante de cet homme confus, à la fois imprégné par sa foi mais conscient de l’injustice dans laquelle cette dernière plonge sa femme. Moishe, cousin de Yanky envoyé avec lui à Berlin par la communauté est un autre personnage complexe. S’étant égaré dans sa foi et ayant également fui Williamsburg auparavant, il est paradoxalement brutal et sans pitié envers Esty. Mais l’on comprend que Moishe voit en réalité dans cette mission l’unique façon de se racheter auprès de sa communauté et d’y regagner une place. La complexité de ce personnage est magnifiée grâce au jeu de Jeff Wilbush. Le comédien qui dit s’être reconnu dans le personnage de Moishe, a grandi dans une autre communauté ultra-orthodoxe à Méa Shéarim, quartier de Jérusalem, qu’il a fui à l’âge de treize ans.

Cette justesse dans le choix des acteurs et actrices fait écho au désir des créatrices de la série de refléter une image réaliste de la communauté hassidique. Dans un souci de cohérence et de précision, elles ont fait appel à Eli Rosen, un spécialiste de la culture yiddish qui joue le rôle du rabbin dans la série. Comme l’explique la co-créatrice Alexa Karolinsky dans le making-of d’Unorthodox (également disponible sur Netflix), Eli Rosen a permis la bonne traduction du texte, la maîtrise de la langue yiddish et le respect dans la démonstration des traditions au sein de la série. L’équipe a également effectué plusieurs voyages à New-York afin de capter au mieux l’ambiance du quartier de Williamsburg. Anna Winger explique quant à elle que les costumes ont également été une question compliquée. En effet, elles avaient comme volonté d’utiliser de vrais habits traditionnels. Mais de nombreux vêtements, introuvables en Allemagne, ont dû être transportés depuis Williamsburg. Le rendu final, qui peint un tableau très proche de la réalité des communautés juives ultra-orthodoxe, a l’avantage de ne pas prendre parti. En effet, tous les points de vue sont adoptés. Si c’est l’histoire d’Esty qui nous touche le plus, le but de la série n’est pas de critiquer une religion ou une certaine communauté. L’idée est au contraire d’informer les gens sur un monde qu’ils ne connaissent pas, sans y poser un regard jugeant.

Unorthodox est une série marquante, ponctuée de scènes puissantes comme la scène de viol conjugual dont est victime Esty, ou encore la scène dans laquelle on lui rase les cheveux. L’émotion et la justesse qui se dégagent des quatre épisodes nous laissent emprunts d’un cocktails d’émotions antinomiques. Les questionnements de la jeune Esty quant à son identité et sa féminité sont au coeur de cette série, et le portrait de cette femme est dressé avec une bienveillance palpable. Le fait que le projet ait été mis en place par trois femmes, aux origines diverses, y est probablement pour quelque chose.

La série fait parler d’elle, à raison. C’est une série à voir. Et si Unorthodox attise votre curiosité à propos de l’histoire et du fonctionnement de la communauté juive Satmar, l’excellent documentaire L’un des nôtres (disponible sur Netflix) pourra certainement répondre à vos questions plus en profondeur et alimenter la suite de la réflexion.

> Découvrez Unorthodox sur Netflix
> Découvrez L’un des nôtres sur Netflix

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