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Canibal ou les 3,3 kilos de visages de Hugo Bonamin

Décryptage du nouveau livre d’art de Hugo Bonamin, Canibal, un vaste « catalogue de portraits ».

 

L’orgie de photos

Sur une invitation du Cabanon, espace d’art contemporain de l’Université de Lausanne, Hugo Bonamin a mené un projet artistique au cours duquel, pendant cinq heures, il a photographié 392 personnes qui passaient par l’UNIL, totalement au hasard (étudiants, professeurs, passants, staff, etc.).

Sur la base des photos ainsi capturées, il a reproduit tous ces visages à la peinture à l’huile, dans son atelier, en un temps record. Tous ces portraits ont été ensuite imprimés en pleine page et regroupés les uns à la suite des autres dans Canibal.

Bonamin a répertorié les noms et adresses Emails de chaque individu portraituré, pour construire un genre d’annuaire ou de feuille de recensement, disponible « en consultation » dans l’ouvrage.

 

L’arsenal de visages peints

Livre massif, sans mots ni phrases, étrange et épais catalogue de visages peints, d’individus gribouillés, d’anonymes silencieux, d’âmes vagabondes… Ce livre n’est pas un livre pour lire mais plutôt un livre pour s’émotionner, un genre de cabinet de curiosités version papier qui n’a du livre que l’apparence. C’est la succession et la quantité importante de portraits qui font grande impression dans Canibal. Sur 800 pages et quelques centimètres d’épaisseur, Bonamin nous offre un arsenal de 784 portraits en tons de gris. Tous semblables… mais tous différents.

 

Le repas de l’artiste

Cela ne vous a pas échappé, ce livre a un titre étonnant. Il y a en effet dans cette collection de visages humains et dans le processus créatif de Bonamin, une réelle pulsion « cannibale ». Un cannibalisme certes symbolique mais bien présent.

Le cannibalisme est une pratique qui consiste à consommer un individu de sa propre espèce, plus largement, le fait qu’un homme consomme de l’homme. Dans le processus artistique de Bonamin, le cannibalisme est un acte d’appropriation de l’autre. Un type de cannibalisme symbolique qui viserait à renforcer le dévorant, c’est-à-dire rendre l’artiste plus fort.

Dans son délire créatif, plus l’artiste collectionne l’autre, plus il devient cet autre. Il se renforce et se définit par son armée de portraits qu’il peint et qu’il collectionne. Il « est » tous ces individus à la fois. Il les consomme frénétiquement. Autrui est son repas, son énergie, son fuel. La création n’est possible que parce qu’il y a consommation et digestion des visages.

Dans sa peinture, Bonamin a voulu s’inscrire dans une logique sérielle avec rapidité d’exécution plutôt que de se concentrer sur une recherche esthétique détaillée et lente. L’intention première n’était pas de « bien » peindre ces individus mais de les peindre « vite » et de ce fait, supprimer des informations esthétiques importantes. Son objectif était de ne garder qu’une trace des visages photographiés, plutôt que d’être au plus proche de la réalité. Ne laisser à ces « autres » que des résidus d’identité.

Les planches d’impression de Canibal. 

 

Les folles interprétations

Est-ce que les adresses emails à la fin du registre sont là pour nous permettre de contacter ces gens, dont il ne reste plus qu’un fragment d’identité ?

Ce lien à la réalité nous fait entrer en résonnance avec les applications et autres réseaux sociaux (Facebook, LinkedIn, Tinder..) où nous nous mettons en scène à travers des « profils » qui sont comme des « portails » pour nous contacter : là aussi, il y a le « portrait », le nom et l’adresse, on peut nous écrire et communiquer avec nous.

Est-ce que Bonamin souhaite que nous prenions contact avec ces « fantômes » ?

On pourrait pousser l’interprétation plus loin et aller jusqu’à penser que Canibal est finalement une version « artistique » et « papier » de Tinder ou Facebook, où nous pourrions choisir de contacter quelqu’un sur sélection d’un portrait à l’huile réalisé en quelques secondes.

Canibal veut certainement pointer du doigts notre culture de la mise en scène du « soi », cette frénésie maniaque de l’image, qui serait le résultat d’une sorte d’anxiété existentielle globale.

La quantité de portraits est là pour nous rappeler que ce sont tous les jours des milliards de photos et selfies publiées sur le net. Chaque jour, 10 millions d’utilisateurs actifs de Tinder trieraient 1,2 milliard de photos à travers le monde. Lorsqu’on y réfléchit, le « cannibalisme » est plutôt une pratique en vogue dans nos sociétés modernes, du moins dans son acception symbolique…

Autant de têtes, autant d’avis. Il y a dans Canibal peut-être autant d’interprétations possibles que de visages…

Canibal, le premier livre d’art de Hugo Bonamin, sort en librairie le 23 septembre 2017.

 

L’objet optique

Feuilleté en continu avec le pouce, le livre se met en mouvement et prend vie comme un folioscope. Les 784 portraits se soulèvent et se superposent, donnant l’illusion d’un tube de visages en lévitation. Happée par cette compilation d’apparitions humaines, notre persistance rétinienne est mise au défi. Nous pourrions presque être tentés de parler de livre optique voire de livre cinétique. Est-ce le lecteur qui regarde les portraits défiler ou les portraits qui regardent et avalent le lecteur dans la profondeur des pages ?

 

Autour du livre et de son lancement : l’expo d’art dérobé

Durant la conception de l’ouvrage, Hugo Bonamin a invité une vingtaine d’amis, artistes pour la plupart, à réagir à son projet. Ces derniers se sont inspirés de Canibal pour réaliser des textes, photographies, installations, dessins. En marge de la sortie de son livre, Hugo Bonamin investira massivement la rue en se servant de ces travaux.

Du 21 au 28 septembre, sur une centaine d’emplacements publicitaires du réseau d’affichage de Vevey et de Lausanne, seront exposées les contributions artistiques de Canibal. En affichant publiquement une vingtaine d’œuvres hétérogènes, on peut dire que Bonamin s’impose comme « commissaire » d’une exposition d’art. Un art qui n’est pas le sien, qu’il s’approprie : un art dérobé. Bonamin n’est plus l’artiste au centre de l’attention créatrice et artistique. Il est un « canibal » du travail des autres. Non seulement, il collectionne le travail d’autres artistes et amis, mais en plus, il l’expose effrontément sur des panneaux publicitaires à leur insu ! Bonamin est décidemment un maniaque des collections !

 

Comment trouver Canibal ?

Nous vous invitons à découvrir le livre chez Payot, place Pépinet, au Rayon Beaux-Arts. Vernissage chez Payot Lausanne, samedi 23 septembre de 16h à 17h30.

Plus d’informations sur le site canibal.ch.
Le livre est disponible à la vente en ligne via le site.
Plus d’informations à propos de Hugo Bonamin.


A propos de l’auteur

Hugo Bonamin est un artiste à la carrière internationale basé à Caux (Montreux), de nationalité française, suisse et argentine, connu et reconnu localement pour son exposition de « portraits fantômes » au Château de Chillon en 2014. Il publie samedi 23 septembre son tout premier « artbook » chez Payot à Lausanne, édité par la galerie parisienne Baudoin Lebon. Bonamin explore ici ses sujets de prédilection, à savoir l’identité et la présence, mais cette fois via un médium nouveau dans son œuvre : le livre.

© Claude Dussey
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